Le manifeste du nouvel humaniste

Chapitre I : Fertiliser le présent

Nous y étions pourtant arrivés…

Trouver des solutions. Voilà un impératif, vieux comme le monde : l’humain cherche des solutions parce qu’il se pose des questions, veut améliorer son quotidien, il fait démonstration depuis son apparition sur terre d’un entêtement qui le caractérise.

Première économie monde : l'empire britannique. Deuxième économie monde : les Etats-Unis. Troisième économie monde : économie multipolaire. Notre XXIème siècle.

Agrandir son territoire. Être moins vulnérable. Survivre. Organiser. Anticiper. Optimiser. Nous avons toujours cherché des solutions. Et nous y sommes très souvent parvenus. Nous avons même fait des choses extraordinaires. Affranchis de conditions de vie redoutables, de la nature, de tribus voisines, du climat, trop rigoureux, trop capricieux, nous avons vaincu des maladies douloureuses et indignes. Nous avons vaincu la misère. Nous nous sommes éduqués, élevés. En Occident, nous nous sommes libérés de rois blâmables, de dictateurs, de gouvernements corrompus, de totalitarismes. Il a fallu du temps pour y arriver. Les civilisations se sont élevées, effondrées, les notions et les sociétés sont devenues de plus en plus abstraites, l’apprentissage de l’individualité a nécessité une Renaissance, un siècle de lumière, deux siècles de révolutions, de guerres, de lutte sociale enfin, pour parvenir à penser à soi sans oublier les autres. Nous y avons cru. Sincèrement.

Le XXème siècle, ses guerres mondiales, ses excès, ses folies, sa beauté, nous y a sérieusement aidé, à vouloir y croire. Nous avons enfin accepté la nécessité de penser et vivre ensemble. Nous nous sommes civilisés. Jamais nous n’étions parvenus à ce niveau, massif, collectif, global, mondial, de civilisation. Notre XXIème siècle est extravagant. C’est une aberration historique. Impossible à comparer à nos expériences passées. L’individu y est de plus en plus souvent respecté, en tant que citoyen. On ne peut plus le tuer d’un simple geste, plus aussi facilement, parce qu’il vous encombre. Les femmes ont le droit de travailler, de voter, de sortir, de choisir, les hommes ont le droit de vivre leur vie, sans être le chef et le modèle, sans être sacrifiés sur l’autel de l’ordre social et du principe d’autorité. Cette forme de délivrance, élémentaire, civique, s’acquiert au prix d’une lutte terrible, sociale, entière, elle se répand dans le monde, fait de plus en plus d’émules. Les révolutions se multiplient. La grogne est réelle, elle s’entend à des milliers de kilomètres. La société civile se structure, elle continue son chemin. La loi, les droits, l’individualité, le droit de vivre sa vie se répandent. 2011 : les proportions explosent. Nos rapports sont jeunes. Cela nous coûte encore, adolescents que nous sommes, cela nous exaspère parfois, souvent : mais nous devenons capables d’admettre l’autre.

Pourtant… Nombre d’entre nous sont désabusés. Alors que les réussites passées sont extraordinaires, que nos potentiels sont remarquables, certains n’y croient plus. Pourquoi ?

Pour deux raisons essentielles : notre prompte tendance à croire que le travail est terminé quand il n’est qu’entamé, illusion magnifique due à notre jeunesse, et les très nombreuses complications engendrées par nos progrès.

Rapide bilan

Des complications

Les progrès de l'humanité. Entre laideur et beauté. Photo C.S.Herzhaft.

Nos solutions passées ont entraîné des complications. Nous ne les avions pas prévues évidemment. En voulant s’affranchir, nous avons déséquilibré un ensemble. Là où nous avons vu le progrès, il n’y avait que des progrès. Et ces progrès, dont nous étions si fiers, étaient on ne peut plus imparfaits, ils ont entraîné des tensions entre les sociétés du monde, un modèle économique et social à bout de souffle, un environnement naturel dégradé, une civilisation occidentale déprimée, un monde égaré et brutalisé. Alors quoi ? Et bien retour à la case départ : trouver des solutions. Et ça, c’est déprimant. Voilà une des raisons pour laquelle nous n’avons pas le sourire. Nous ne sommes pas sûrs d’avoir envie de recommencer à zéro. Trouver des solutions à nos progrès ? Après tellement d’effort… Arriver tout en haut, se trouver tout en bas.

Une illusion magnifique

Nous avons sincèrement cru que « nous y étions ». Avec des différences, des oppositions, mais enfin nous étions parvenus à nous tempérer. En Occident, depuis les années 1950, nous respections enfin, enfin !, l’anonyme. Ses droits. Son espace. Son importance. Nous avons baptisé cette belle réussite une république, une démocratie. Il y était dit que chacun pouvait accéder aux sphères supérieures de sa société. Nous avons agi, nous avons mis en place la sécurité sociale, avons humanisé le monde du travail. Nous avons vécu des années dorées. Trente ans d’années dorées. Sil restait beaucoup d’améliorations à obtenir de haute lutte, il y avait du travail. Le marché économique jouissait de nombreuses perspectives. Tout était à acheter, à inventer. L’avenir avait du sens. On le croyait. Puis cela a craqué. Discrètement. Autour des années 1970. Nous n’avions aucun moyen de réaliser la portée de cette fêlure. Pas réellement. Au contraire, nous nous sommes obstinés. Il était hors de question de lâcher notre idéal. Rousseau et Montesquieu pouvaient dormir tranquille. Se sont lentement installées les années piteuses et la gueule de bois. Nous avons foncé dans le mur. Nous en avons voulu plus, nous en avons voulu trop. Nous ne savions pas comment passer à l’étape suivante : nous étions convaincus que tout était parfait. Il y a de quoi se sentir profondément, ardemment déprimé.

Mais les solutions sont nombreuses. Nous avons presque l’embarras du choix. Et puis nous sommes têtus. Depuis toujours. Nous n’avons pas fait tout ça pour rien. Ne pas relever le défi d’une humanité en plein renouvellement serait tellement dommage. Vraisemblablement, l’aventure ne fait que commencer.

Un présent souriant : La solution aux mille visages

Solution 1 : se calmer, se détendre, voire sourire. Réunir ses pensées. Jeter les valises. Larguer les amarres.

Réfléchissons, concentrons-nous. Fertilisons l’instant. Faisons de la politique.

Le présent est multiple. Grandiose. Rien n’est arrêté. Il faut garder en tête le mouvement, incessant. Nous avons tout ce qu’il nous faut pour réformer en profondeur notre société défaillante : esprits apprivoisés, peuple largement éduqué, volonté collective de s’en sortir. La seule nécessité, réellement, est de s’organiser. Les problèmes sont complexes mais nos moyens également. La méthode, nous en avons hérité. Depuis Copernic, depuis Descartes, nous nous sommes même entraîné.

Le travail est là : processus de démocratisation en progression, gouvernements abusifs et dictateurs à renverser, corruption, religions manquant de tolérance, individualités méprisées, système économique inadapté, acteurs et élites cyniques. Le travail est à continuer. Il demande un effort remarquable. Celui de sortir de notre faux confort. De nous dépouiller. De changer. Le changement est nécessaire, il demande ni plus ni moins d’entamer une nouvelle révolution. Construire une nouvelle forme d’humanité. À une échelle bien supérieure. On peut appeler spiritualité. Universalisme. Et cela commence par l’Humanisme.

Alors ? Qui se sent l’âme d’un nouvel humaniste ? Qui veut se lancer dans l’aventure ?

Prochain rendez-vous : Chapitre II : une nouvelle citoyenneté.

 Le reste de l’ouvrage  Le manifeste du nouvel humaniste à retrouver dans ces carnets.

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Quatrième jour des émeutes, changement de tactique policière : poster des policiers à tous les carrefours, et refouler les émeutiers isolés qui cherchent à se regrouper. Ici, sur l'avenue Kilburn, nord ouest du centre de Londres. Photo Chloé S.Herzhaft

Agressions, incendies, meurtres, milliers d’émeutiers dans les rues anglaises, centaines de millions de livres de facture, voilà le topo. L’explication ? Celle que l’on entend le plus : les émeutiers sont acculés à la violence, ils n’ont pas de perspective d’avenir. C’est là du moins l’explication qui revient le plus dans les médias anglais. Et celle que l’on entend le plus dans la bouche des citoyens britanniques, choqués, violemment extirpés d’une léthargie flegmatique toute british, culture nationale qui consiste à ne jamais s’énerver.

No future ?

Le réveil est brutal. Enfin… parler de « réveil » est un peu grossier pour résumer la réaction des anglais, peuple remarquable s’il en est, difficile à cerner, qui nous surprend toujours. Essayons plutôt le mot « saisissement ». Donc le « saisissement » est brutal. Les premières réactions ont été franchement déconnectées des réalités. Le troisième jour des émeutes, la radio CBS London s’adressait aux policiers et aux émeutiers dans un communiqué qui leur rappelait combien il est bon de vivre dans la magnifique ville de Londres, combien ils sont chanceux, le tout accompagné d’une musique désuète, sirupeuse, à la frontière entre Broadway années 1960 et Bisounours revival. Ceci est rapporté sans un soupçon d’exagération. A notre tour d’être choqués.

La première chose qui vient à l’esprit, pour un Français, pour moi en tous cas, Française qui vit à Londres, c’est le souvenir des torrents d’écrits et de discours, de débats et de discussions qui ont accompagné l’exercice de la gauche au pouvoir en France, les années Mitterrand. Souvenons-nous combien nous avons pu penser que l’éducation, l’écoute et la compréhension règleraient le problème de la délinquance. Voire, plus tard, de l’immigration récalcitrante, celle qui ne parvient pas à s’assimiler à la culture française et plus largement européenne.

On en est revenu. On le pense toujours, mais on sait que l’éducation ne suffit pas. On sait qu’il ne faut pas créer de banlieues mal urbanisées, de zone isolées, isolantes. On sait que le discours doit être également généreux et musclé. On sait que l’immigration nous déborde, ajoute à la complexité des violences sociétales, opaque mélange de hasards et de nécessités, d’intérêts bien compris et de désespoirs sans contour. Pour les solutions, on planche encore. On a des idées, mais enfin, on repassera. Il reste que les Français n’en sont tout de même plus à plaindre les pauvres petits choux qui agressent les vieilles dames. On essaie encore de les comprendre, mais on sait maintenant que proposer des formations et vouloir sympathiser ne constitue pas l’unique solution, qu’il est autrement plus difficile d’établir un respect durable et réciproque, une confiance fertile. Donc entendre les Anglais excuser les émeutiers, à part David Cameron qui veut mettre tout le monde, enfants et vieux compris, au placard, nous fait réfléchir. On sait que la seule absence de perspective d’avenir, pour expliquer le comportement des émeutiers, ne suffit pas. Depuis le temps. Mais alors ? C’est quoi ?

Natural born consommateurs : un ego armé

Les émeutiers, l’écrasante majorité, se sont intéressés aux magasins. Où, chose assez captivante, ils volaient n’importe quoi. Des images montrent des jeunes cagoulés sortir en courant des supermarchés éventrés les mains pleines de barres chocolatées et de paquets de chips. D’autres piquent un chandail, un pantalon, une paire de chaussures. De marque. Pas pour réchauffer l’hiver, mais pour assurer le style. D’autres ont emporté des cellulaires dernier cri. Iphone et consorts ont fort intéressé les enragés. Ce qui frappe, finalement, c’est ça : ces vols ne sont pas le reflet d’un besoin matériel de manger, d’avoir chaud, mais d’un besoin matériel de posséder. Avoir pour être. To have or not to have. Nous assistons là à une forme de consommation de masse, that is the point. Ce qui pousse les émeutiers à envahir la rue, à détruire tout ce qui se trouve entre l’objet de leur convoitise et leurs mains éperdues, c’est une frustration terrifiante, un ennui vertigineux, un décalage insupportable entre le message général d’une société qui les pousse agressivement à consommer et leur incapacité à le faire. Le décalage est vraiment insupportable. Il est absolument indécent.

Consomme, sinon tu n’es rien. Et bien, pendant cinq jours, ils ont été quelqu’un.

Ces journées d’émeutes sont le reflet d’un système économique qui ne marche plus. Un système initié au XIXème siècle, fondé sur une logique de croissance économique innovante. La faim et les besoins de première nécessité d’abord. Il y a cent ans, la croissance a créé des emplois, massivement, de l’ouvrage, des ouvriers, de quoi payer le loyer et le repas. Cela ne suffisait pas. Essentiellement parce que le travail et les conditions de vie étaient trop rudes. Aussi parce que ces premiers besoins, les biens de production, une fois assurés, n’ont bientôt plus suffi pour nourrir la croissance.

Des étages dédiés à la seule consommation de téléphonie, petite vendeuse chinoise. Chine. Photo Chloé S.Herzhaft.

On est alors passés aux biens de consommations. Le café-concert, le disque, les loisirs des congés payés, l’automobile, la machine à laver, la télévision, le voyage organisé, le téléphone portable, l’ordinateur, l’ipad. Cent ans de plus. Et puis même ça n’a plus suffi à servir la croissance. On s’est alors concentré sur l’ego. Le tout visuel, le tout apparat. Minceur, jolie peau, jeunesse, santé, dents blanches, fringues de marque, célébrité, puissance. Aujourd’hui, l’ego a remplacé la faim. Aujourd’hui, être anonyme est une souffrance incessamment aiguillonnée par une société de publicité, d’image, de journaux people. Je consomme, donc je suis.

Ego stimulé, affolé, jamais rassasié : infernal appétit de consommation. Cercle vicieux. Le serpent se mange la queue. Notre volonté d’être toujours plus, mieux, plus heureux nous soumet à la force de l’anneau, « Toute joie veut l’éternité, la profonde éternité » *.

Entre téléréalité, stars internationales, richesses étalées partout, l’ego est chauffé à blanc. Un mélange explosif instable. Dans ce contexte, pour en revenir aux émeutiers, la jeunesse se souhaite quoi, pour son avenir ? Même un travail honnête, un minimum épanouissant ne suffit plus. Ils restent des pas grand-chose. Et dans « pas grand-chose », il y a « pas grand ». Et pour être « grand », adulte ?, il faut avoir. Prenons l’exemple du gangsta style, où il faut avoir les bagouses, les bagnoles de luxe, la maison à 3 étages, les deux jacuzzis, les femmes magnifiques, le cognac Corvoisier et le téléphone couvert de diams. CQFD.

Une crise qui fait criser

La croissance allonge son ombre démesurée. Dans cette obscurité, on n’y voit goutte. Mais là, dans le noir, le brouhaha, tout se rejoint. Les émeutes interviennent au moment où une nouvelle crise boursière fait trembler les places financières du monde entier. Au moment où les États-Unis avouent un risque de défaut de paiement. Au moment où une crise frappe les pays du Moyen Orient. Où la jeunesse grecque occupe sans discontinuer le centre de sa capitale. Où les Israéliens manifestent contre la vie chère. Où les jeunes Chiliens se révoltent pour avoir accès à une éducation moins coûteuse. Où le gouvernement espagnol veut interdire les manifestations avant les élections. Où une crise frappe le monde des médias, qui ne sait plus comment vendre autrement qu’en exposant des vies privées. Et des vies célèbres.

Croître ? Devenir quelqu’un ? Mais comment ? Quand on n’a pas les moyens ?

Croître ? Vraiment ?

Les solutions ? La semaine prochaine sur ces carnets. Après la pub.

* Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.